IDENTIFICATION INCERTAINE Auschwitz, le 8 juillet 1942. Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oswiecim, Pologne. Collection Mémoire Vive. Droits réservés.
Peut-être informé de la déclaration de Bernard, le commissaire de la circonscription de Colombes désigne son père, Maurice Castille, au préfet de police comme un « meneur communiste se livrant à une active propagande communiste ». Le 26 juin, celui-ci est appréhendé par les services du commissariat de Colombes, le préfet de police signant le même jour l’arrêté ordonnant son internement administratif en application du décret du 14 novembre 1939. Conduit aussitôt dans la cour de l’Hôtel Matignon, Maurice Castille y est remis aux autorités allemandes. Le lendemain, il est conduit au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise). Mais il est libéré en décembre.
Le 20 septembre 1941, la section spéciale de la cour d’appel de Paris (ou section de Paris du tribunal d’État ?) a condamné Charles B. À dix ans de travaux forcés.
Entre temps, en novembre 1941, dans le métro, Madeleine Castille a rencontré un nommé « Raoul » – Raoul Bey [2] (ultérieurement, elle déclarera le connaître depuis trois ans). Celui-ci lui déclare avoir été prisonnier de guerre et s’être évadé du camp où il était interné. Ayant le contact avec l’organisation clandestine du Parti communiste, un certain « Henri » – après lui avoir fait remplir une biographie – lui fournit de faux papiers (certificat de démobilisation et certificat de vie en blanc) au nom de « Jean Lagarrigue », sous lequel il se fait dès lors désigner. À plusieurs reprises, il vient rendre visite à Madeleine Castille chez ses parents, à Bois-Colombes, y étant hébergé ensuite pendant environ un mois. Puis ils décident de s’installer ensemble : le 17 janvier 1942, Madeleine emménage avec lui au 8, impasse Dombasle à Paris 15e. Son compagnon ne travaillant pas, l’employée de bureau pourvoit seule aux frais du ménage. De son côté, « Jean Lagarrigue » se voit confier par « Henri » un stock de feuilles de papier vierges à dissimuler en attendant leur l’utilisation pour l’impression de tracts. Conservant deux paquets de mille feuilles à son domicile, « Jean Lagarrigue » décide d’en entreposer la plus grande partie (12 000 ou 15 000 feuilles en huit paquets) chez les parents de Madeleine, à leur insu ; seuls Pierre Castille, le plus jeune fils, et Madeleine seraient au courant.
À la mi-mars 1942, Jeanne G. (38 ans), une collègue de travail et amie de Madeleine – qui s’est vue confier la garde d’un pavillon dont la propriétaire, une cousine, est partie en zone non-occupée avec son mari, Marcel L., professeur d’allemand appelé à Vichy comme rédacteur de ministère – lui apprend que le jardinier s’occupant du potager a cessé ses fonctions. Elle propose à Madeleine que « Jean Lagarrigue » puisse le remplacer sous condition de partager la récolte. Celui-ci se voit alors confier les clés de la propriété et s’installe au 5, avenue Beauséjour (ou 6, rue de Bellevue) à Crosnes, au sud-est de Villeneuve-Saint-Georges (Seine-et-Oise / Essonne).
Dans la même période, Germaine Castille, la mère de famille, constate la présence du stock de papier dans sa cave. Elle demande à son fils Pierre de le déménager dans le grenier, ou dans un pigeonnier se trouvant dans la cour-jardin du pavillon.
En l’absence de Raoul Bey, qui se trouve à la propriété, un “visiteur” connaissant le mot de passe consistant à se présenter comme « un ami du Maréchal » se présente à son domicile impasse Dombasle où il est reçu par Madeleine. Le 30 mars, elle écrit alors à son compagnon, à Crosnes, pour l’informer de cette visite. Raoul Bey revient chez eux pour y laisser, à destination du dit “visiteur” (« Cher camarade … »), un message au crayon signé « Jean Lagarrigue » et indiquant que le dépôt de matériel est à récupérer chez « Castille », au 90 rue Pierre-Joigneaux à Bois-Colombes, en s’y présentant « toujours avec le même mot » (de passe).
Le 2 avril 1942, Jeanne, Marie, F. – dite « Marie-Jeanne » – (19 ans) [3], dactylographe auxiliaire à la SNCF depuis un mois et demi, dans les bureaux du réseau Nord, au 78 rue des Poissonniers (Paris 18e), est surprise par son chef de service alors qu’elle tape sur sa machine à écrire un stencil reproduisant le recto de L’Humanité clandestine n° 153 datée du 14 mars 1942, en vue de sa duplication sur une machine à ronéotyper (elle dispose d’un deuxième stencil vierge pour le verso). À 17 h 30, deux inspecteurs de la 1re brigade spéciale des Renseignements généraux viennent la prendre en charge dans le bureau du surveillant général de la gare du Nord afin de la ramener à la préfecture de police. Le lendemain, la perquisition opérée chez sa mère, à Drancy – chez qui elle vit -, n’amènera la découverte d’aucun document ou matériel compromettant.
Interrogée, Jeanne F. admet avoir accepté d’effectuer ce travail clandestin par sympathie pour les doctrines du Parti communiste, et désigne Eugénie Lalet [4] (19 ans), compagne depuis trois mois de son frère Robert [5] (24 ans), comme la personne lui ayant demandé de dactylographier ce stencil ; indiquant également son adresse.
Le 3 avril, les policiers se rendent au domicile du couple, au 44, rue Duranton à Paris 15e, et procèdent aussitôt à une perquisition au cours de laquelle ils découvrent un lot important de tracts et brochures dactylographiés ou ronéotypés « d’inspiration communiste », une machine à écrire, des stencils vierges, différents projets de tracts et de nombreuses pièces d’identité falsifiées, certaines au nom de « Fartières », identité d’emprunt sous laquelle le couple occupe le logement (pour compléter ce pseudonyme, Eugénie Lalet semble s’être choisit le prénom « Hélène », que Robert utilisera dans des correspondances familiales ultérieures).
En fouillant Robert F., les inspecteurs trouvent deux exemplaires différents de L’Humanité clandestine, ainsi que la lettre de Raoul Bey destinée à son “contact” et indiquant comme adresse « Lagarrigue, chez Monsieur L., rue du Vieux-Château à Crosnes ».
Le samedi 4 avril, dans l’après-midi, deux inspecteurs de la 1re brigade mobile de la police judiciaire (compétente en Seine-et-Oise) et un inspecteur de la BS1 se rendent à Crosnes. Dans le pavillon, ils trouvent « Jean Lagarrigue », mais aussi Madeleine Castille. La perquisition de la propriété n’amène la découverte d’aucun document ou matériel compromettant ; n’est trouvée dans la poche du veston de « Jean Lagarrigue » que la lettre envoyée par Madeleine pour le prévenir de la visite reçue à leur domicile. Le couple est ramené dans les locaux de la brigade spéciale des Renseignements généraux pour y être soumis à l’interrogatoire. « Jean Lagarrigue » décline alors sa véritable identité : Raoul Bey. La perquisition de leur domicile, impasse Dombasle, amène la découverte des deux paquets de feuilles vierges, de fausses pièces d’identité et d’une enveloppe à en-tête de la SNCF contenant un foulard commémoratif de la révolution russe avec l’emblème de la faucille et du marteau.