Félicienne BIERGE

Matricule 31734
decede
Photographie de Félicienne BIERGE
Le 21 septembre 1942, Raymond Bierge est un des soixante-dix otages fusillés au camp militaire de Souge, commune de Martignas-sur-Jalle (33), avec Gabriel et René Castéra, Robert Noutari, employés à la CNASO de Bègles avec lui, et d’autres époux de futurs “31000”, arrêtés dans d’autres circonstances
Convoi 31000

Auschwitz, le 3 février 1943 Musée national d’Auschwitz-Birkenau, Oswiecim, Pologne. Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Feliciana Pintos naît le 9 juin 1914 à El Barraco (Espagne ; province d’Ávila dans la communauté autonome de Castille-et-León), fille de Justo Pintos (né le 19 juillet 1865) et de Maria Eugenia Navas (née le 6 novembre 1875), dans une famille ouvrière de huit enfants, dont Leandra, née en 1900, Theodosia, née en 1909, Theophila, née le 8 avril 1913, Antonia, née le 8 février 1912, Feliciano (Félix ?), né le 15 mars 1919.

En 1920 (?), quand ses parents viennent s’installer à Bordeaux (Gironde – 33), Feliciana a six ans. Âgée de treize ans, elle quitte l’école pour aller travailler en usine à Saint-Rémi (?) comme “journalière”. En 1926, la famille est domiciliés au 19 rue des Bouviers.

Le 10 août 1935, Feliciana, âgée, de 21 ans, se marie à Bordeaux avec Joseph Raymond Bierge, 22 ans, né le 5 septembre 1912 à Cenon, dans la banlieue de Bordeaux, sur la rive droite de la Garonne (33). Ils trouvent un logement à proximité, à la Bastide, quartier de Bordeaux limitrophe. Le père de Raymond étant traceur aux Chantiers Navals de la Gironde, il y a fait entrer son fils pour lui apprendre ce métier. Joseph Bierge est devenu à son tour ouvrier charpentier traceur hautement qualifié.

Lors du mouvement social de 1936, pendant l’occupation revendicative des “Chantiers” qui dure un mois, Félicienne Bierge apporte chaque jour le panier-repas de son mari.

Réagissant à l’agression de Franco contre la jeune République espagnole, Joseph Bierge collecte argent, vêtements, vivres, boites de lait concentré pour les enfants et, le soir, il se rend sur les quais, près des Quinconces, où les camions se rassemblent pour partir en convois vers la frontière espagnole.

Face aux menaces de guerre, le gouvernement de Front Populaire décide le regroupement de toutes les usines d’armements aéronautiques françaises, sous la forme d’une nationalisation effective le 15 juillet 1937. La Société nationale des constructions aéronautiques du Sud-Ouest (SNCASO) intègre l’Usine de Construction Aéronautique de Bordeaux-Bègles (33), rue Ferdinand-Buisson. Les anciens ouvriers de l’aviation et la CGT réunifiée ont négocié une bonne convention collective, les salaires y sont plus élevés. Joseph Bierge quitte les Chantiers et s’engage à Bègles.

Il adhère au Parti communiste après l’échec de la grève nationale du 30 novembre 1938, durement réprimée.

En 1940, il déménage avec sa famille et s’installe rue Gambetta à Chambéry, quartier récent de Villenave-d’Ornon, au sud de Bordeaux.

Après la dissolution du PCF en 1939, il participe à l’action illégale.

Joseph Bierge étant inconnu sur la commune de Villenave-d’Ornon, sa maison devient un relais d’hébergement pour des responsables de la Résistance communiste. Puis on y installe un petit atelier d’imprimerie avec deux duplicateurs Gestetner sur lesquels sont imprimés chaque soir des journaux et des tracts clandestins acheminés par le réseau des militants dans les usines et les localités. Cette responsabilité met les Bierge en contact avec des cadres du Parti. Félicienne est notamment l’agent de liaison de Raymond Rabeaux, responsable de la propagande pour toute la région Sud-Ouest et auquel elle fournit des armes, et de René Michel (fusillé en 1943). Leur activité les met également en contact avec Pierre Giret, désigné comme responsable à la propagande sur Bordeaux.

Le 25 mai 1942, celui-ci est arrêté par la brigade du commissaire Poinsot [1] lors d’un rendez-vous devant le Parc des sports de Bordeaux. Son épouse est également arrêtée. Interrogé les 26 et 28 mai, Pierre Giret livre rapidement des informations permettent d’arrêter quelques personnes. Le 30 mai, il échappe à trois inspecteurs qui l’ont conduit à son domicile, et son épouse s’évade d’un hôpital le 12 juin. Dans leur cavale, ils se font héberger par plusieurs familles de militants. Mais le couple est repris le 27 juillet. Pour se racheter de son évasion, Pierre Giret complète spontanément ses premières déclarations sur l’organisation communiste clandestine (son épouse livrant ce qu’elle sait). [2] Le 30 juillet 1942, quelques jours après les révélations des Giret, Raymond Bierge est arrêté sur son lieu de travail pendant que son domicile est perquisitionné. Du matériel clandestin y est trouvé et Félicienne est appréhendée. Leur fils, Henri, âgé de quatre ans, pleure, les policiers le questionnent. Ils emmènent la mère et l’enfant, puis, dans la journée, confient le petit à une voisine, où la grand-mère paternelle viendra le chercher. Félicienne est conduite à la caserne Boudet, rue de Pessac à Bordeaux, qui intègre le tribunal du Conseil de guerre et sa prison militaire, l’ensemble étant alors utilisé comme annexe du Fort du Hâ. Le 21 septembre 1942, Raymond Bierge est un des soixante-dix otages fusillés au camp militaire de Souge, commune de Martignas-sur-Jalle (33), avec Gabriel et René Castéra, Robert Noutari, employés à la CNASO de Bègles avec lui, et d’autres époux de futurs “31000”, arrêtés dans d’autres circonstances. Ces représailles massives touchent Bordeaux bien que les actions de la résistance armée qui les déclenchent aient essentiellement été menées à Paris ; comme la dernière, frappant le grand cinéma Rex réservé aux troupes d’occupation ( Deutsches Soldatenkino ) le 17 septembre à 21h55 et faisant deux morts et dix-neuf blessés. [3] Le 16 octobre 1942, Félicienne est parmi les soixante-dix hommes et femmes – dont trente-trois futures “31000” (les “Bordelaises” et les Charentaises) – transférés depuis le Fort du Hâ et la caserne Boudet au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas (Seine / Seine-Saint-Denis), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122. Le fort de Romainville, vue du côté nord. À l’intérieur de l’enceinte, on distingue le haut du bâtiment de caserne. Carte postale oblitérée en 1915. Collection Mémoire Vive. Félicienne Bierge y est enregistrée sous le matricule n° 956. Pendant trois semaines, les nouveaux arrivants sont isolés, sans avoir le droit d’écrire, puis ils rejoignent les autres internés (hommes et femmes étant séparés mais trouvant le moyen de communiquer). En janvier 1943, Jean Sabail [4], le mari de Léonie (31745), dessinateur à la SNCF, qui a également été conduit au Fort de Romainville, dessine un portrait de Claude Épaud, le fils d’Annette, à partir d’une photographie qu’on lui a transmise. Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (selon le registre d’écrou du Fort de Romainville). Félicienne Bierge fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint le lendemain et auquel s’ajoutent huit détenues extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police). Toutes passent la nuit au camp, probablement dans un bâtiment du secteur C. Le lendemain matin, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire). En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit. Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise . Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000” (accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…). © Gilbert Lazaroo, février 2005. Félicienne Bierge y est enregistrée sous le matricule 31734. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche. Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail. Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie allemande avec un couvre-chef (foulard) : vues de trois-quart, de face et de profil. La photo de Félicienne Bierge fait partie de celles qui ont échappé à la destruction lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées quelques compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Elles voient Annette Épaud et Néomie Durand être sorties de ce Block et monter sur un camion pour être menées à la chambre à gaz. Félicienne Bierge devient dépositaire du portrait de Claude Épaud dessiné par Jean Sabail au Fort de Romainville [4]. Claude Épaud, par Jean Sabail. Dessin passé clandestinement par les KL Birkenau, Ravensbrück et Mauthausen. Collection Claude Épaud. Droits réservés. Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail. Au camp de femmes de Birkenau, elle est assignée pendant un temps au Block 9U (?). En avril 1943, Félicienne Bierge contracte le typhus et entre au Revier , l’« hôpital » du camp. Elle n’en sort que le 3 août, lorsque le groupe des survivantes – hormis celles du Kommando de Raïsko – est mis en quarantaine, dans une baraque en bois utilisée à cet effet face à l’entrée du camp des femmes ; le Block 31a (?). Charlotte Delbo précise : « La quarantaine, c’était le salut. Plus d’appel, plus de travail, plus de marche, un quart de litre de lait par jour, la possibilité de se laver, d’écrire une fois par mois, de recevoir des colis et des lettres. » Pour les “31000”, cette période dure dix mois. Début juin 1944, les “31000” de la quarantaine sont renvoyées au travail, mais affectées dans un atelier de couture moins épuisant où elles ravaudent les vêtements laissés par les Juifs « à l’entrée de la douche » (Ch. Delbo). Des fenêtres de cet atelier, elles voient l’arrivée des convois de Juifs de Hongrie, débarqués sur une dérivation de la voie de chemin de fer qui se prolonge désormais à l’intérieur du camp. Le 2 août 1944, Félicienne Bierge fait partie des trente-cinq “31000” transférées au KL Ravensbrück où elle arrivent le 4 août ; la plupart étant considérées comme détenues “ NN ” (isolées dans un Block particulier, pas de travail hors du camp, pas de transfert dans un Kommando ). Le 2 mars 1945, Félicienne est parmi les “31000” transférées au KL Mauthausen où elle arrivent le 5 mars après un voyage très pénible. Mauthausen. Carte postale non datée. Collection Mémoire Vive. En les transportant de nuit, on envoie la plupart d’entre-elles à la gare de triage d’Amstetten pour boucher les trous d’obus et déblayer les voies quotidiennement bombardées par l’aviation américaine. Trois sont tuées par un bombardement à un mois de la libération du camp : Charlotte Decock, Olga Melin et Yvonne Noutari, dont le mari a été fusillé avec celui de Félicienne. Le 22 avril 1945, Félicienne Bierge fait partie des trente “31000” prises en charge par la Croix-Rouge internationale et acheminées en camion à Saint-Gall en Suisse. Saint-Gall, avec, incrusté au fond par photomontage, la barrière calcaire du Säntis (2502 m). On distingue la voie ferrée qui traverse la ville. Carte postale des années 1940, collection Mémoire Vive. De là, elles gagnent Paris par le train où elles arrivent le 30 avril. C’est le groupe le plus important de “31000” libérées ensemble, c’est le “parcours” le plus partagé. Félicienne apprendra le sort des disparues aux familles de Bordeaux et alentours, notamment à la mère d’Yvonne Noutari et aux parents Dupeyron. Elle remet à Marcel Épaud, mari d’Annette, le portrait du fils du couple, Claude, dessiné à Romainville par Jean Sabail [4] ; dessin qu’elle a pu conserver après la mort de sa camarade – malgré les risques – pendant le reste de sa déportation. Au centre de rééducation, Félicienne apprend le métier de coiffeuse. Elle se remarie avec Monsieur Labruyère, chauffeur de camion-citerne. En 1950, elle donne naissance à une fille. Elle ne travaille pas au dehors. Après lui avoir rendu visite, Charlotte Delbo note dans son livre sur le convoi : « Ce qu’elle ne fait pas aujourd’hui, elle le fera demain. Elle semble ne pas avoir de soucis d’argent, ce qui l’aide beaucoup. Mais elle est comme toutes les autres : elle pense souvent à Birkenau et la nuit elle se revoit au camp avec les camarades et les SS. » Le 2 avril 1959, le Général de Gaulle décerne à Raymond Bierge la Médaille militaire à titre posthume. À une date restant à préciser, le conseil municipal de Villenave-d’Ornon donne le nom de celui-ci à une rue de la commune. Félicienne Labruyère décède le 1er janvier 1996. Notes :