Photo anthropométrique prise le 15 juillet 1942 par le service de l’identité judiciaire. © Archives de la Préfecture de Police (APP), Paris.
Au début de 1942, selon Charlotte Delbo, il prend une commande de gens qu’il ne connait pas ; il s’agit d’imprimer des tracts en allemand, destinés aux soldats de l’armée d’occupation.
À la mi-mars 1942, à la suite des arrestations de l’affaire Pican-Cadras, les Renseignements généraux de la préfecture de police commencent la filature d’un résistant qu’ils ont provisoirement dénommé « Ambroise », du nom de la rue où il a été repéré la première fois. Sans le savoir, Arthur Tintelin met les inspecteurs sur la piste de l’appareil technique de propagande du Parti communiste clandestin, le réseau des imprimeurs qu’il coordonne. Renée Pitiot, agent de liaison de ce groupe, elle aussi filée, conduit les policiers vers ses nombreux contacts. Commencé dans la nuit du 17 au 18 juin 1942, le coup de filet de la police entraîne l’arrestation d’une soixantaine de personnes…
Le 18 juin, Jeanne Guyot et son mari se rendent à leur atelier : les inspecteurs des brigades spéciales les y attendent. Auparavant, au cours de leurs filatures, les policiers ont pu observer Louis Guyot entrer en contact à plusieurs reprises avec Maurice Grandcoin, dit « Nancy », ex-inspecteur des ventes à L’Humanité et responsable clandestin de la fabrication des plaques photogravées, notamment le 23 avril, dans un café à l’angle de la rue Pouchet (Paris 17e) ; 27e dans l’ordre des filatures, l’imprimeur est alors désigné comme « cycliste Clichy ». Lors de la perquisition de la petite imprimerie d’Argenteuil sont découverts 10 000 exemplaires d’un tract intitulé « À nos frères derrières les barbelés », la plaque de zinc pour son impression étant encore sur la machine. Sont également découverts des clichés zinc ayant servi à de précédents tirages. Louis Guyot n’essaie pas de nier. Il prend tout sur lui, dans l’espoir que sa femme, qui n’a ni activité ni opinions politiques sera relâchée. En vain. Jeanne Guyot est envoyée au dépôt avec les femmes des autres imprimeurs arrêtées le même jour.
Photo anthropométrique prise le 14 juillet 1942 par le service de l’identité judiciaire. © Archives de la Préfecture de Police (APP), Paris.
Le 5 août 1942, deux grenades sont lancées par des résistants communistes sur des militaires allemands qui s’entraînent au stade Jean-Bouin (Paris 16e) : deux d’entre eux sont tués, et vingt sont blessés, dont cinq grièvement. Le 10 août, par mesure de représailles, Carl Oberg, chef supérieur de la SS et de la police ( HSSPf ) en France décide l’exécution de quatre-vingt-treize otages.
Le 10 août 1942, Jeanne Guyot est transférée parmi vingt futures “31000” au fort de Romainville, sur la commune des Lilas (Seine / Seine-Saint-Denis), où elle est enregistrée sous le matricule n° 610.
Le bâtiment A, vue vers l’intérieur du fort, du côté des cours de promenade clôturées. Photo Mémoire Vive.
Le 11 août, après avoir été rassemblés pendant la nuit précédente au fort de Romainville, 88 hommes sont conduits au fort du Mont-Valérien, sur la commune de Suresnes (Seine / Hauts-de-Seine), pour y être fusillés dès l’aube ; parmi eux, des membres du réseau des imprimeurs, Arthur Tintelin, Louis Guyot, Henri Daubeuf, Pierre Galesloot, Pierre Hardenberg, Eugène Houdart, Gustave Pitiot, Henri Maillard, et d’autres maris de futures “31000”, Marcel Éthis, Alphonse L’Huillier… Les corps sont incinérés et les urnes funéraires dispersées dans différents cimetières.
Le 22 janvier 1943, Jeanne Guyot fait partie des cent premières femmes otages transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne ; leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquant « 22,1 Nach Compiègne uberstellt » (transférée à Compiègne le 22.1 ). Le lendemain, un deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.
Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites en camions à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).
Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000” (accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…). © Gilbert Lazaroo, février 2005.